Flamenco Numérique Self World message
 

Le propos de La Mort de Manolete est de mettre en place les corrélations entre la danse, le son, l'image et la lumière autour d'un dispositif «temps réel». Les outils pour cette première approche utilisent, hormis les acteurs habituels du flamenco, un système de traitement de l'image-son et de captation. L'acquisition de la gestuelle via des capteurs embarqués sur une danseuse va permettre de générer une manipulation live d'images et de sons. Les logiciels utilisés sont de type Pure Data et Max, comme la plupart du temps pour ce type de création. L'idée est de rapprocher le caractère improvisé du flamenco et le traitement live du signal fourni par le numérique. Les manipulations et la mise en scène possibles grâce à ce dispositif permettent d'envisager la création d'habillages visuels dans une projection frontale ou verticale.

Le travail est essentiellement concentré sur la danse avec la déclinaison des possibilités de scénario visuel entre le corps de la danseuse et la diffusion d'images, la part improvisée venant rendre le dispositif plus sensible. La recherche consiste à trouver des solutions qui vont entraîner la danse dans un dialogue avec l'environnement visuel similaires à ceux qu'elle peut avoir avec un musicien ou chanteur. La première approche est envisagée avec un guitariste pour le son. Si un traitement sonore est possible, il fera l'objet dans un premier temps uniquement de filtres pour générer une acoustique appropriée.

Cet atelier initie une rencontre entre les arts vivants que sont le flamenco et la corrida, et les arts numériques. Le point de départ de La Mort de Manolete est l'intérêt suscité par ces “arts magiques”, selon l'expression de Lope de Vega reprise par José Bergamin d'une part, et la rencontre et l'expérimentation de l'intégration d'un dispositif numérique dans ces formes “archaïques” et néanmoins évolutives malgré les codifications établies depuis le 19ème siècle, d'autre part.

Le torero Manolete est au coeur du dispositif multimedia. Des images d'archives sont pilotées par les mouvements de la danseuse, incluant une chorégraphie plurielle au moyen du baile flamenco, de la captation et du toreo. La performance fait référence au caractère d'improvisation propre au flamenco et au dernier tierco (troisième temps) de la corrida : celui des faenas (dernière phase de préparation du toro) et de la mise à mort, celui de la technique et de l'improviation dans l'arte de toréer.

Manuel Rodriguez Sanchez, dit “Manolete” (1917-1947), est une figure essentielle de la tauromachie espagnole. Dans les années 40, il fût le torero le plus doué de sa génération. Il meurt, tué par le toro Islero dans les arênes de Linares en 1947. Sa mort, provoquée dit-on par l'exigence du public, marque la fin d'un rêgne. Personnalité de l'Espagne franquiste, figure populaire, le jeune cordouan au style épuré et sobre a marqué l'art du toreo.

Dans la course de taureaux comme dans le flamenco, il existe un moment où la technique semble s'effacer au profit d'un espace “magique”, aérien : espace de l'oubli des corps, ombre de la mort et du tragique. L'écrivain José Bergamin théorise dans ces deux seuls essais consacrés à la tauromachie, L'art du birlibirloque et La solitude sonore du toreo, ce moment de haute intensité, à l'endroit même où pour évoquer le cante flamenco, Federico Garcia Lorca invoquait les sonorités noires du duende, dans une conférence donnée à La Havane en 1930 (Jeu et théorie du duende, trad. S. & C. Pradal, éditions Sables).